mardi 26 juin 2007

La Pomme et Francis Ponge

POMME

Pomme, petite pomme, pommette des petiotes, quelques caresses et tu brilles.
Quand Ta peau tendue et lisse miroite la lumière : Ainsi l’eau d’un lac que rien ne perturbe lorsque le soleil du soir s’y regarde une dernière fois.
Si ta peau un brin grumelle sur une pulpe ferme : Ainsi la soie mouillée se moule sur des chairs pleines et rondes que l’eau froide a fait chair de poule.
Lorsque ta peau se dénoue, douce sucrée ou acide ta pulpe appelle la bouche : Ainsi l’étoffe qui glisse en tourbillons.
Voici le cœur ; voila les pépins
Mais foin de la Discorde, des Hespérides ou d’Adams quand on t’implore en frissonnant s’entendent les premières notes d’une musique entêtante : Popopopome !

Gilbert Dombrowsky
Octobre 2006

Sonnet à la manière de Queneau cent mille milliards de poèmes

LE SONNET

Mon père, déjà jeune, il remontait le Tage
Pour fuir sa famille son parc et sa maison
Qui depuis trop longtemps semblaient une prison
Et où toute pensée sentait le marécage.

« Je me souviens trop bien de cette belle cage
Où je devais marier, obligé, la Louison,
Fille de grand notaire et de bonne raison
Quand j’aurais dû vivre dans un petit village.

Loin je voulais partir, loin vers d’autres cieux,
Ne plus jamais croiser les révérencieux,
Lorsqu’il devint urgent de briser la routine.

Qu’il fut léger, qu’il fut bleu l’air de ce matin
Où j’embarquais plein de confiance et d’entrain
_ Ah fils, enfin courir sur la grève argentine ! ».

Gilbert Dombrowsky
décembre 2006

Fables

Le Moustique et L’Ours blanc

On n’a jamais besoin d’un bien plus grand que soi
Et à toujours vouloir vivre en sécurité
Un jour ou l’autre il vous le fait payer ;
Pour un oui pour un non vous serez balayés.
Sous sa forte bannière, fier, Droit,
vous aimiez marcher, hier ;
Demain, vous arpenterez seul votre chemin de croix ;
Peut-être aussi celui de votre liberté.

Lilliputien Moustique sous un poil d’ours caché
Faisait bon gîte et bonne chère Dans la fourrure du Seigneur des étendues glaciaires.
_ « Tu me débarrasseras de mes parasites. _ Oui, Maître. _ Tous les poux puces punaises et
tiques. _ Bien, Maître _ Sans oublier les bactéries et les champignons. _ Pardon, Maître, mais... _
Tais-toi et débrouilles-toi. _ Bien sûr, Maître. _ Et quand je verrai l’Homme s’approcher, toi et les
tiens, vous vous ruerez sans pitié, lui ferez aveuglante nuée et moult irritants agacements ( pour ça à merveille vous vous y entendez ) aussi longtemps qu’il n’aura pas tourné les talons. _ Oh,
oui, oui Maître. »
Notre Moustique se sentait grand d’être sous son bras ;
Se croyant plus grand encore, répétait à tue-tête
Qu’il vaut mieux être dans la queue du Lion que dans la tête du Rat
Quand il ne faisait que bien répéter ce que tous les siens répètent
Depuis lointaine lurette.
« En attendant fais-moi rire, Bouffon,
Picote-moi sous les bras. »
Allègre, Seigneur Ours dandinait un menuet.
« Ah, Banquise, amie d’éternité - dit-il à sa complice-
Des moustiques j’en ai écrasés par milliers,
Autant au casse-pipe face aux Hommes j’en ai envoyés
Et dès que je leur ouvre les bras, à nouveau
Se précipitent y prendre vivres et asile.
Si je leur accorde un sourire, une singerie à leurs petits, une médaille pour leurs braves,
Les voila toute la nuit caquetant
Et reconnaissantement sur mes flancs
Bavent.
Un mien ami en Aquitaine dit
Qu’on y parle beaucoup de La Servitude Volontaire ;
Certes !
... Oh ,du calme là-dessous _ Moustique prenait ses aises _.
Vous leur autorisez un poil,
Ils prendraient toute la fourrure ! ».
Seigneur Ours est fort chatouilleux sur le soupçon, la confiance et la trahison ;
En alerte, notre plantigrade parano mais presque, ne s’en laissa point conter.
Pour moucher l’impertinent moucheron,
Dans sa superbe, il attaque un plongeon.
Avant de tomber dans l’eau glacée
Moustique eut juste le temps de serrer ses hardes
Et le voila livré au hasard,
Aux grands vents et au blizzard,
Aux caprices de la camarde.
Seigneur Ours remonta sur la banquise en baîllant :
« Celui-là, il devenait un peu trop bruyant. »

Gilbert Dombrowsky décembre 2006

samedi 23 juin 2007

A la manière de La Salade de Ronsard

Il faut, c’est sûr, une patiente nature
Pour se lancer dans pareille aventure.
Vos invités arrivent vers treize heures ?
Prenez soin d’enfourner à six heures !

Votre four, vous devez préchauffer
A thermostat deux cents degrés.
Dans votre plat aux dimensions,
Déposez-y sans précaution
Le gros cuisseau, salé, aillé,
Que vous vous gardez de piquer.
(Pensez aussi : ne pas huiler)

Je vous le dis en confidence :
Stockez du blanc en abondance,
(Nul besoin de vous en faire
Un Savoie blanc fera l’affaire)
Car vous aurez à arroser,
Vous le ferez comme je dirai.

Maintenant que le four est chaud,
Introduisez votre gigot.
(Notez : réduire la chaufferie.
Baissez d’un tiers, je vous en prie.)

Les débuts sont sans odeur,
Vous n’observez qu’une couleur.
(La teinte est rouge brune, celle du sang séché
Qui résulte de l’écorché ;
Le rose à l’intérieur reste caché)

Laissez saisir une demie d’heure,
Gigot s’installe avec bonheur.
(Pendant ce temps, vous, vous vaquez,
A tout vos petits commerces privés :
Vous vous lavez, vous vous prenez un bon café,
Vous vérifiez que le soleil s’est bien levé…)

Le minuteur vient de sonner.
Vous entrouvrez, longues cuillères
De votre vin vous remplissez
Que sur la bête vous versez.
(L’équivalent d’un verre).
Chaque quart d’heure, recommencez.

Il est dix heures ! Votre gigot,
En plus du vin, produit du jus,
Que dans un bol vous réservez.
(Le garder tiède pendant une heure)

Onze heures ! Quand sonne minuteur,
Faites donner le romarin.
(Vous raclez doux
Dos de la peau sans déchirer.)

Onze heures quinze !
Votre cuisine sent la Provence !
Jusqu’à midi thermostat cinq,
Mon dieu, que soient béni
Les éleveurs de Sisteron !

Douze à treize heures, jus réservé
Mêlé au vin, en quatre apports,
Pas un de moins…

Treize heures. Vous arrivez enfin au Port.
Couvrez le plat, laissez au chaud.
(N’oubliez pas d’éteindre four)
Vos invités seront surpris,
Qu’à côté de leurs assiettes,
Ils ne trouvent point de fourchettes,
Mais de toutes petites cuillères, nécessaires,
Pour détourer comme un Mont-d’Or,
La moelle d’un os, voire un sorbet
A la fraise, ou encore une glace aux airelles.

Bon appétit, mes zamis ! (Si toutefois c’est réussi…) Jean-Luc Vertz

Rimbaud et nous

Jean- Luc Vertz 4 juin : EN souvenir de « Germaine »…

Absorbé ce jour-là dans des tracas divers,
A l’heure du coup de feu,
Mes pas m’avaient conduit à l’Auberge Rouet,
Un lieu où, à peine la porte poussée,
Une voix de stentor pas du tout briochée,
Vous hèle (et ?) vous sidère (frigère ?) :

« Longtemps qu’on vous a vu ! »
Comme accueil…

La faim me tenaillant, face à l’adversité –
Deux quintaux fort graisseux
A l’image des dindes que son mari élève -
Il fallait simuler.
« C’est vrai ! reconnais-je, matois.
De votre cher quartier,
J’ai déserté l’endroit. »

Ah ! ces deux petits yeux de fouine,
Qui me fouillent, qui me fouettent.
Je sens que ma réplique n’a pas atteint son but.
Une couche en rajoute :
« Chère dame,
Sachez que contempler céans,
Votre alerte minois,
Remplit mon cœur de joie ! »

La garce en doute.
Car sans doute, a-t-elle souvenance
Qu’un midi, me trouvant à son goût -
Elle fit donc fi des miens,
Qui seulement visaient les chapons de l’époux -,
Avait coincé mon corps
Contre le sien en rut derrière la rôtissoire.

Elle passe outre, préférant son commerce à ses lointains désirs.
« Puisque fous êtes ici, installez-fous donc là ! »
Je m’assois.
Mmmm…
Mon nez capte un fumet sortant de la cuisine qui me laisse pantois.
« F’est lundi aufourd’hui ! »
me lance la matrone en branlant du dentier.
Je n’en discute pas car toujours je renifle
Les volutes exquises.
« C’est donc lundi, vous dites ? reprends-je innocemment.
C’est parfait, chère dame, le plat du jour embaume,
Laissez-moi deviner…
Ne sont-ce pas de l’ail, du fenouil, de l’olive d’Italie,
Que le Père a saisi pour cuire une rascasse ? »
Mes narines palpitent, elles prennent leurs bonnes aises.
Pour un peu, elles me pousseraient même à le féliciter,
Ce brave vieux Rouet.
Mari d’un pareil squale,
Il a bien du mérite à se décarcasser !

Le fumet sent si bon, au diable la rombière !
Je déclare, ravi, que je veux ce poisson.
Si j’avais pu me taire…

La Rouet me regarde.
Ses iris se rétractent,
Transformés en poignards,
Ils vont me dépecer.
Métamorphose étrange,
Ils ont tout du brochet.
Je la vois qui s’étrangle,
Qui fourre sous son palais
Un doigt tout boudiné
Qui croche le râtelier,
Le ressort tout baveux
Puis le pointe sur moi.
Et soudain, elle gueule,
« Non Monfieur ! 
Aufourd’hui, f’est du feau ! »

Craignant que si je parle,
Son dentier à nouveau se décroche,
Je regarde mes pieds,
Les maudis en silence,
Je me sens tout benêt. 

Je déteste le veau !

Centons II.

1) Nostalgie

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré
L’ancienne image de moi-même
Pont Alexandre pâle et beau
Toutes les filles le dimanche
s’en vont flâner au bord de l’eau.
Mon beau Paris de marronniers
C’était comme une féerie
C’était le Paris de l’an mille
Le souvenir n’est qu’une cendre
Adieu ma vie, adieu ma ville.

Centon Louis Aragon : le roman inachevé

2) Portrait mélancolique

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé
Je suis debout dans la nuit noire et je m’agrippe
Je suis comme le roi d’un pays pluvieux
Je suis veuf, je suis seul et sur moi le soir tombe.

J’ai chaud extrême en endurant froidure
J’ai sur l’âme un cercle lumineux qui voyage
J’ai quelque lassitude, est-ce l’heure, est-ce l’âge ?
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Je vous aime ô beaux hommes vêtus d’opossum
J’aime le son du cor le soir au fond des bois
J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre
J’aime… à ce nom fatal je tremble je frissonne

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène
J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité
Je rêve que je dors je rêve que je rêve

G. de Nerval : El desdichado
René-Guy Cadou : La nuit surtout (Hélène ou le règne végétal)
Charles Baudelaire : Spleen
Victor Hugo : Booz endormi
Louise Labé : Sonnet
Valéry Larbaud : Thalassa
Louis Aragon : Le roman inachevé
Charles Baudelaire : Spleen
Robert Desnos : Rrose Sélavy
Alfred de Vigny : Le cor
Charles Baudelaire : Chant d’automne
Louis Racine : Phèdre
Arthur Rimbaud : Le bateau ivre
Gérard de Nerval : El desdichado
Robert Desnos : J’ai tant rêvé de toi

Centons : O.Cadiot, R. Barthes, C. Roy, R. Ducharme.

DIALOGUE SENTIMENTAL
ELLE — O april night how far and bright…
LUI — Qui va là ?
ELLE — Je vous aime !
LUI — Mais qui êtes-vous ?
ELLE — Je suis une alchimiste rendue folle par des vapeurs de mercure, un être à torturer, gelé, emmagasiné, momifié, prêt pour la dissection ! Je vous aime ! Je t’aime !
LUI — Elle perd la tête !
ELLE — Je vous aime ! Je désire que vous me caressiez, me touchiez, m’embrassiez, me donniez du plaisir, je désire vous caresser …
LUI — Que faîtes-vous là !
ELLE — … vous toucher, vous donner du plaisir ! J’aime à imaginer que nous sommes deux pierres que j’ai entrepris de greffer l’une à l’autre avec mon sang, oh mon ami, mon doux ami ! Aucun lien ne nous unira que je n’aurai tissé de mes propres mains. Je t’aime !
LUI — C’est fou ce que les gens peuvent inventer ! Je t’aime… je te l’aime… tu me l’aimes… Beau sac d’embrouille, le verbe aimer. Je suis contre l’amour.
ELLE — L’amour ! ô joie extrême ! neige de printemps aussitôt fondue que tombée ! neige du cœur de l’hiver aux flocons durcis ! première neige fragile de l’automne, mot qui fait se lever la neige des grandes tempêtes ! Je t’aime ! Je vous aime !
LUI — Où avez-vous appris ce que vous racontez–là ? Sur la planète Mars ? Les histoires d’amour me fatiguent. Conte de fées ! C’est toujours pareil : Il était un grand nombre de fois…
ELLE — Des milliards de fois ! Des milliards de fois je t’aime, je t’aime, je t’aime …………
LUI — Le calcul élémentaire des probabilités montre qu’il arrive rarement que celui qui dit « je vous aime » aime vraiment celui qui le dit. Je ne veux pas souffrir. Je ne me laisserai pas induire en erreur. Je suis contre l’amour.
ELLE — Si je t’aime, est-ce que cela te regarde ? O april night how far and bright…
Odette Vostal